LAM accueille Elvira Pietrobon , chercheuse affiliée à l’Université de Padoue

Nous accueillerons Elvira Pietrobon, chercheuse affiliée à l’Université de Padoue, du 21/09 au 01/10/2026, dans le cadre de la bourse Atlas. Sa thématique de recherche: « Au-delà de la rupture : rétablir la continuité urbaine dans l’arrière-pays ouest-africain »
1/ Quel est le contexte de votre séjour ?
Je suis actuellement en séjour de recherche au LAM – Les Afriques dans le Monde, dans le cadre d’une bourse ATLAS de mobilité entre l’Italie et la France. Ce séjour accompagne le développement d’un projet postdoctoral en études urbaines, qui cherche à explorer, dans une perspective de longue durée et au-delà de la fracture coloniale, les trajectoires de formation et de transformation des villes en Afrique de l’Ouest, avec une attention particulière portée au Mali.
2/ D’où vient votre intérêt pour vos recherches ? Pouvez-vous nous parler un peu de votre parcours ?
Mon parcours de recherche n’est pas tout à fait canonique. Je suis architecte, formée d’abord à l’IUAV de Venise, puis à l’EPFL, et j’ai ensuite réalisé un doctorat en urbanisme à Venise. Mais plusieurs années et plusieurs expériences se sont écoulées entre ces différentes étapes de ma formation.
La première a eu lieu en France, à Montpellier, où j’ai travaillé avant mon master à l’EPFL. C’est là que j’ai découvert une France métissée et un rapport particulièrement ouvert au monde auquel je reste profondément attachée. Puis, avant de commencer mon doctorat, j’ai passé quelques années en Ardèche, où j’ai travaillé la terre et acquis un ensemble de connaissances pratiques qui m’ont beaucoup aidée à construire mon regard sur les territoires et, par la suite, à situer mes recherches doctorales.
Ma thèse portait sur les dynamiques de peuplement au Mali, et plus particulièrement dans la région située entre Bamako et Ségou. Elle s’inscrivait dans les débats sur le dualisme urbain-rural et sur les relations entre ville et territoire. J’ai choisi d’adopter une perspective paysanne pour regarder ces processus, en essayant d’inverser le point de vue habituel : partir du territoire, de ce qui se trouve « en dehors » de la ville, pour revenir ensuite vers la ville, plutôt que de considérer cette dernière comme le point de départ.
Dans cette perspective, apprendre à cultiver des courgettes et des tomates, ramasser des châtaignes ou se chauffer au bois en Ardèche m’a finalement été très utile. Ces expériences m’ont permis de développer une attention particulière aux conditions matérielles et aux pratiques quotidiennes qui façonnent les territoires.
J’ai réalisé l’ensemble de ma recherche doctorale à partir du Mali, où je me suis installée en 2018, d’abord à Bamako puis à Ségou. J’y ai commencé à collaborer avec deux centres culturels qui sont toujours actifs aujourd’hui, Le Lac de Lassa à Bamako et le Mieruba Art Center à Ségou. Ces collaborations m’ont permis de m’inscrire profondément dans la vie culturelle contemporaine, notamment dans le milieu musical, qui constitue une expression majeure de la vie sociale et culturelle malienne.
Vivre à Ségou pendant ces années particulièrement complexes m’a également permis de devenir progressivement partie prenante d’une communauté, à travers des pratiques quotidiennes que j’ai partagées avec d’autres habitants de cette ville située sur les rives du Niger. Cela correspond finalement à l’ensemble de mon parcours de recherche : j’ai toujours essayé de mettre en relation des discussions théoriques et politiques plus larges avec une analyse de l’espace à différentes échelles et avec l’expérience matérielle des pratiques qui le composent au quotidien.
3/ Sur quels thèmes vos recherches portent-elles généralement ? Plus précisément, sur quelles questions/problématiques de recherche principales travaillez-vous ?
Comme je l’évoquais, le cadre théorique à partir duquel j’ai construit ma recherche était celui du dualisme rural-urbain. Je reste profondément attachée à cette discussion parce qu’elle m’a permis de relier l’étude des dynamiques d’habitat à une réflexion plus large sur la dualité et, surtout, sur les oppositions.
À travers mes recherches au Mali, j’ai progressivement rapproché le rural et l’urbain d’autres couples conceptuels : le local et le global, la nature et la culture, l’universel et le particulier. Mais j’ai toujours essayé de ramener ces réflexions à l’espace et à la matière. Ma question principale était de comprendre s’il était possible — et à partir de quelles logiques spatiales — d’habiter la ville et le territoire d’une manière qui soit à la fois profondément liée à la terre, c’est-à-dire à une forme de subsistance, et en même temps en mouvement, en devenir.
Le Mali m’a offert plusieurs pistes de réflexion et des traces spatiales importantes qui vont dans cette direction : des formes capables de traverser les dualismes, de les épaissir et de les apposer plutôt que de les opposer, pour citer Glissant.
Au cours de mon doctorat, une autre dimension est progressivement devenue centrale : l’histoire. Je m’étais déjà interrogée, dans les dernières années de ma thèse, sur la nécessité d’approfondir la perspective historique pour comprendre plus précisément les dynamiques de l’habiter et pour poursuivre la construction d’une pensée nourrie par les références culturelles et territoriales du Mali. Le fait de me retrouver aujourd’hui à vivre en Europe a renforcé cette intuition, notamment parce que cette position me permet de poursuivre et de développer des recherches qui ne reposent pas exclusivement sur le terrain.
Les événements récents ont toutefois contribué à déplacer encore cette perspective. La guerre et les formes de siège et de perturbation qui affectent aujourd’hui les villes maliennes m’ont amenée à porter davantage mon attention sur les conditions matérielles de la vie urbaine et sur le travail de reproduction sociale, largement assuré par les femmes.
Il s’agit aujourd’hui pour moi de rapprocher cette perspective sur le travail de reproduction d’une histoire de longue durée, au-delà de la fracture coloniale. C’est actuellement le principal axe de ma recherche, un axe qui s’est quelque peu réorienté au cours des derniers mois.
En effet, si auparavant je me concentrais sur la possibilité de retracer une histoire urbaine au-delà de la fracture coloniale, en m’appuyant sur des éléments spatiaux qui permettaient de mettre en relation le développement polycentrique précolonial et le développement horizontal contemporain, et en reliant cette discussion aux réflexions philosophiques de la pensée postcoloniale autour des écritures africaines de soi, pour reprendre Mbembe, le blocus de la ville de Bamako, ainsi que les blocages de l’approvisionnement en carburant et en électricité pendant des jours et des semaines dans de nombreuses villes du Mali, m’ont amenée à considérer plus directement la condition matérielle de la vie urbaine et le travail principalement assuré par les femmes comme une pratique socio-spatiale qui construit la ville et en permet la vie, même sous blocus.
Je m’interroge ainsi sur la possibilité que ces pratiques quotidiennes de reproduction — se nourrir, prendre soin, cultiver, échanger, se déplacer — soient porteuses d’une mémoire qui va au-delà des fractures et permettent de lire les continuités et les transformations territoriales qui traversent les différentes périodes de l’histoire urbaine.
4/ Quels défis pensez-vous devoir relever ou êtes-vous en train de relever, et comment comptez-vous les surmonter ?
Il existe bien sûr des difficultés évidentes liées à la situation actuelle au Mali, mais aussi, plus largement, à un contexte de guerre globale qui affecte les conditions dans lesquelles les recherches peuvent être menées.
J’avais initialement pensé mon travail à partir d’une position fortement ancrée à Ségou. Je me trouve aujourd’hui entre ces deux mondes, l’Afrique de l’Ouest et l’Europe, dans une position encore un peu vacillante, mais je suis aussi convaincue qu’il est possible de trouver de nouvelles manières de maintenir et de cultiver ce lien, même lorsqu’il devient plus fragile.
Pour cela, je bénéficie du soutien de ma famille, en Italie comme au Mali, mais aussi de nombreux chercheurs et collègues. Au Mali, l’Institut des Sciences Humaines constitue notamment pour moi un point de référence important, qui continue à faire vivre des espaces de partage et de discussion des savoirs.
En Europe, je rencontre également de nouvelles personnes et de nouveaux interlocuteurs, comme Chloé Buire au LAM, qui m’aident à retrouver des références plus larges que celles de mon parcours italien et à mieux comprendre les possibilités de recherche et d’échange qui existent ici. Mon séjour au LAM participe précisément de cette volonté de reconstruire des liens entre ces différents espaces de recherche.
5/ Quels conseils donneriez-vous aux autres visiteurs du LAM ?
Je suis les activités du LAM depuis plusieurs années et j’ai toujours beaucoup apprécié sa pluridisciplinarité, la pertinence de ses activités et la précision de ses questionnements. Je suis donc très heureuse d’avoir aujourd’hui la possibilité de connaître de plus près le laboratoire et certains de ses membres.
Pour des chercheurs en études africaines comme moi, qui travaillent à la croisée de plusieurs disciplines, je conseillerais de commencer par identifier quelques interlocuteurs proches de son champ de recherche — dans mon cas, par exemple, Chloé Buire — puis de profiter de cette première rencontre pour élargir progressivement le réseau vers d’autres chercheurs, d’autres disciplines, d’autres lieux et d’autres laboratoires.
J’ai moi-même profité de ce séjour pour travailler aux Archives nationales d’outre-mer à Aix-en-Provence, participer aux Rencontres des études africaines en France à Paris et rencontrer plusieurs chercheurs français.
Mon conseil serait donc de savoir d’où l’on part et depuis quelle position on parle, tout en n’ayant pas peur de sortir de ses propres frontières disciplinaires et géographiques. C’est souvent à partir de ces déplacements que de nouvelles questions de recherche peuvent apparaître.