Retour sur l’ouvrage Empires. Une histoire sociale de l’environnement
Guillaume Blanc est professeur des universités en Histoire contemporaine à Sciences Po Bordeaux / LAM.
Formé à la Chaire du Canada en histoire environnementale, il travaille aujourd’hui sur le gouvernement global de la nature et des hommes en Éthiopie et dans l’Afrique de l’Est contemporaine, à l’époque coloniale et postcoloniale.

Pourquoi avez-vous choisi de consacrer un ouvrage qui croise des histoires sociales de l’environnement avec l’histoire des empires ?
Depuis ses débuts, l’histoire environnementale est aux prises avec les empires coloniaux, mais elle se concentre presqu’exclusivement sur l’empire britannique. C’est ce qui a donc déterminé, en partie, le choix des textes traduits et commentés dans cet ouvrage. Avec Antonin Plarier, notre souhait était de rendre accessibles des histoires qui tiennent autant compte de la diversité des impérialismes européens que de la multitude des sociétés africaines et astiques intégrées dans ces empires. C’est pourquoi le livre présente des histoires britanniques et indiennes, portugaises et mozambicaines, françaises et vietnamiennes, allemandes et tanzaniennes, etc.
Mais nous avons aussi voulu faire connaître, en français, les travaux qui croisent véritablement l’histoire environnementale et l’histoire sociale. Dès les années 1980 des historiens indiens comme Ramachandra Guha et Madhav Gadgil ont montré que l’environnement était au cœur du projet colonial britannique. Mais il a fallu attendre encore des années pour que les historiennes et les historiens envisagent véritablement l’environnement comme objet d’étude à part entière, c’est-à-dire comme un biais par lequel revisiter l’histoire des empires au ras du sol, au plus près de ce qui « fait » les empires. Comme l’écrit Karl Jacoby, « parler de nature c’est aussi parler de relations de pouvoir entre les humains ». Et c’est là l’une des grandes évolutions historiographiques de l’histoire environnementale : au même titre que la race, la classe ou le genre, l’environnement est devenu un objet de l’histoire impériale, et un moyen de mieux l’éclairer.
Pouvez-vous donner un exemple montrant comment les populations locales ont résisté aux politiques environnementales coloniales ?
Dans notre livre, nous avons traduit un texte de Bernhard Gissibl consacré à la rébellion Maji Maji – en 1905-1907, dans l’Afrique orientale allemande. Raids contre les colons, attaques armées des postes de contrôle, incendies de terres, cet épisode a longtemps été perçu comme une révolte anticoloniale : les populations colonisées se seraient rebellées contre les colons, au nom de leur droit à la souveraineté. Mais la réalité est autre.
Depuis les années 1870, les Allemands s’approprient toujours davantage l’accès aux ressources cynégétiques : les lions pour leur peau, les buffles pour la viande, les rhinocéros pour les cornes et surtout les éléphants, dont l’ivoire est revendu en Europe pour la production de touches de piano, de boules de billard, de vaisselles, de peignes ou de manches à couteaux. Seulement, les Allemands ont d’abord besoin de relais africains : des pisteurs qui leur montrent les territoires où trouver la faune sauvage, des chasseurs qui leur enseignent les techniques pour piéger et abattre les grands mammifères et prédateurs, comme les éléphants, et des commerçants qui les intègrent à leurs réseaux marchands, intracontinentaux et transcontinentaux. Mais une fois que les colons se sont appropriés ces savoirs et savoirs-faires, et parce que cette grande faune animale est chassée en de telles quantités qu’elle est sur le point de disparaître, les colons créent des réserves de chasse : ils privent ainsi les colonisés de l’accès à la faune, qu’ils monopolisent à leur seul bénéfice. Voilà pourquoi, deux années durant, les populations de la future Tanzanie se lancent dans une révolte armée, une révolte finalement plus environnementale que sociale.
Comment les héritages coloniaux continuent-ils d’influencer, par exemple en Afrique, les paysages et la protection de la nature aujourd’hui ?
La réalité est assez choquante, mais aujourd’hui encore, les politiques globales de la nature continuent de produire les mêmes injustices sociales qu’à l’époque coloniale : 1 à 14 millions d’agriculteurs et de bergers ont été expulsés des parcs nationaux africains, et la majorité après les indépendances ; et des millions d’autres sont criminalisés au quotidien, punis d’amendes voire de peines de prison pour avoir cultivé la terre, fait pâturer leurs troupeaux, couper du bois ou tuer du petit gibier.
Trois raisons expliquent alors cette curieuse continuité entre l’époque coloniale et le temps présent. La première, c’est le rêve d’Éden : plus la nature disparaît en Occident, et plus nous la fantasmons en Afrique, où la nature serait verte, vierge, sauvage, animale et surtout, sans hommes. Voilà pourquoi l’Unesco, le WWF (World Wildlife Fund) ou l’UICN (Union internationale pour la protection de la nature) continue d’exiger des dirigeants africains qu’ils naturalisent, par la force, les paysages mis en parc. Et ces dirigeants, c’est la deuxième raison de la continuité, ne sont pas les victimes passives des institutions internationales : ils s’approprient les représentations occidentales (aux accents racistes) de la nature africaine pour faire une pierre deux, c’est-à-dire se faire reconnaître par le monde extérieur (par les Nations unies par exemple) pour mieux imposer leur pouvoir à l’intérieur (en créant des parcs nationaux dans les territoires qui échappent à leur pouvoir, aux frontières, chez les semi-nomades, dans les maquis). Et au Nord comme au Sud, tout le monde ou presque accepte ces politiques car, c’est la troisième raison, elles permettent de toujours détruire : en surprotégeant la nature dans des enclaves mises en parc, on peut continuer de surexploiter l’environnement partout ailleurs. Protéger la nature ici, c’est s’exonérer des dégâts que l’on cause là-bas.
Pour aller plus loin, écouter le Café recherche du 8 décembre 2025