Anticolonial, postcolonial, décolonial… Réflexions critiques autour de la colonialité
Suite au café recherche du 17/02/2025 à Sciences Po Bordeaux, Michel Cahen nous apporte quelques éclaircissements.
Qu’est ce qui a motivé la réalisation de cet ouvrage intitulé « Colonialité. Plaidoyer pour la précision d’un concept » ?

Cet ouvrage a été motivé par la constatation, au fil de mes lectures, de la grande confusion qui règnait sur les concepts postcoloniaux et décoloniaux et sur la dérive épistémologique les concernant: la colonialité n’était plus qu’une « matrice épistémique occidentale » imposée aux peuples du « Sud global », au lieu d’être un ensemble de formations sociales liées à la périphérie du système-monde capitaliste. Si lutte il y avait (et non point une simple « déprise mentale » prônée par certains comme suffisante pour se libérer), elle ne concernerait plus qu’une opposition entre « Occident » et « Sud »: le développement inégal et combiné au sein de la diversité des capitalismes disparaissait presque complètement au profit d’une vision culturaliste et essentialiste, de fait très proche du « Choc des civilisations » de Samuel Hutington. Mais j’ai aussi voulu éviter le développement de courants antidécoloniaux, de droite (les « anti-wokistes ») et aussi de gauche (certains marxistes ou libertaires) car les concepts de colonialité et ses dérivés me semblent pouvoir être utiles dans l’analyse matérialiste des formations sociales tout en évitant un marxisme économiciste.
Pouvez-vous expliciter votre approche du concept d’anticolonialisme et son lien (ou non) avec celui de l’indépendance ?
Mon ouvrage est celui d’un historien qui a été choqué par des affirmations totalement infondées de la part de théoriciens décoloniaux le plus souvent nés en Amérique dite latine, comme si le système-monde capitaliste avait commencé en 1492 avec la découverte des Amériques par Christophe Colomb. Il s’agissait d’une ignorance complète du système-monde euro-asiatique existant depuis plusieurs siècles, bien plus rentable au départ que la conquête des Amériques. De même, j’ai été confronté aux affirmations, jamais étayées par des données empiriques, que c’est la race qui aurait créé le capitalisme (et qu’elle serait née aussi en 1492), ou encore qu’elle serait encore aujourd’hui le facteur structurant de toute l’économie mondiale. J’ai donc voulu faire œuvre d’historien, et montrer que l’expansion coloniale du capitalisme marchand et esclavagiste ne devait pas être confondue avec le mode de production capitaliste (apparu au XVIIIe siècle), que la subalternisation a été parfois plus rentable que la prolétarisation qui suppose que le patron paye son travailleur au coût de sa reproduction sociale. Des espaces sociaux immenses, totalement intégrés au système-monde capitaliste, sont alors modelés par des formations sociales distinctes de notre opposition « européenne » classique bourgeoisie/prolétariat. La colonialité est un ensemble de formations sociales, pas seulement une idéologie.
J’ai voulu montrer aussi que les ruptures avec les métropoles n’ont pas toujours été des décolonisations, au contraire! Quand des colons prennent le pouvoir, ils proclament l’indépendance mais ne décolonisent nullement, à l’inverse ils créent un État colonial: toute l’Amérique, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’État d’Israël (très spécifiquement) sont dans ce cas. C’est pourquoi l’Amérique du Sud reste « latine », parce que ce sont les colons hispaniques ou portugais qui l’ont créée, dans la négation et le massacre des populations indigènes. La décolonisation ne doit donc pas être confondue avec l’indépendance, elle se produit seulement s’il y a réindigénisation d’un territoire. C’est pourquoi les pays africains ont été, eux, décolonisés lors des indépendances (sauf l’Afrique du Sud entre 1910 et 1991 et la Rhodésie entre 1965 et 1979). Ils ont été réindigénisés, donc décolonisés, même si leurs gouvernements peuvent poursuivre des politiques néocoloniales, c’est-à-dire d’insertion subalterne au système-monde capitaliste.
Quelle définition faites-vous du concept récent de postcolonialisme et/ou post-colonialisme ?
Ce concept n’est pas si récent (une bonne vingtaine d’années) et je ne l’emploie pas, car il est porteur de confusion: le post(-)colonialisme est-il une politique promouvant une politique postcolonialiste, c’est-à-dire allant au-delà des concepts eurocentriques, ou est-ce à l’inverse la poursuite du colonialisme après le colonialisme?
Je préfère m’en tenir à la substantivation: je parle de post-colonial (avec trait d’union) pour décrire des situations postérieures à la période coloniale quand celle-ci est encore directement structurante des sociétés actuelles (je considère ainsi que la société française n’est pas post-coloniale car les dimensions post-coloniales qui y subsistent ne sont pas suffisantes pour caractériser la société entière); et je parle de postcolonial (sans trait d’union) pour décrire une pensée qui n’est pas forcément postérieure au colonialisme mais qui va au-delà des eurocentrismes et d’autres valeurs coloniales que l’on retrouve dans les textes les plus divers. En effet, à la différence du décolonial qui est, en principe, un projet politique (en finir avec la colonialité), le postcolonial est avant tout une analyse textuelle ou sociologique.
Enfin, qu’est-ce recouvrent selon vous la colonialité et l’adjectif « décolonial » ?
L’anticolonial est ce qui se dresse contre la colonialisation et l’anticolonialisme ce qui se dresse contre le système et la théorie colonialiste; le postcolonial est l’analyse qui dévoile les valeurs eurocentriques persistante dans la littérature et les sciences sociales; le décolonial est l’attitude de lutte contre la colonialité, une formation sociale où subsistent des rapports sociaux coloniaux indépendamment du statut formel du territoire (colonial ou non, périphérique ou central). Du moins en principe: en effet, comme je l’ai dit supra, une partie des penseurs décoloniaux ont suivi la dérive épistémologique des postcoloniaux antérieurs pour ne plus analyser la colonialité que comme une matrice épistémique: il suffirait alors de rompre avec elle (de rompre avec cette idéologie) pour obtenir la libération, comme si jamais, dans l’histoire, c’était la simple évolution des mentalités qui permettait l’émancipation, sans mouvements sociaux et luttes de classe. Mais, je le répète, contrairement à certains auteurs critiques du décolonial qui en arrivent à se dire anti-décoloniaux, je persiste à penser que les concepts de colonialité, de subalternité, de plèbe auxquels je rajoute des concepts marxistes plus anciens comme l’articulation des modes de production, restent très utiles pour analyser la périphérie du capitalisme et non point un « Occident » et une « modernité » jamais définis.
Mon livre s’achève ainsi par la dénonciation de divers décoloniaux qui, à force d’inventer un « Occident » uniforme et essentialisé comme ennemi principal, en viennent à soutenir, par exemple, Poutine contre l’Ukraine, afin de « désoccidentaliser » cette dernière!
—

Michel Cahen est historien de la colonisation, Directeur de recherche émérite du CNRS à Sciences Po Bordeaux/Les Afriques dans le monde (LAM). Lire sa fiche profil
Son ouvrage « Colonialité. Plaidoyer pour la précision d’un concept » a été publié aux éditions Karthala en mai 2023.
En savoir plus: https://www.karthala.com/accueil/3586-colonialite-plaidoyer-pour-la-precision-dun-concept.html